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jeudi 20 octobre 2016

[glânage d'opinions] L'expérience sensible de l'Espace, par Philippe Simay


Glâner sur le web ... et posant question, naturellement.
Belle lecture et bravo à son auteur !

L’expérience sensible

L’espace public n’apparaîtrait plus comme un lieu de rencontre et

d’échange, mais comme un espace de menace mutuelle. L’aspect des villes

reflèterait ainsi la grande peur cachée qu’ont leur habitant de s’exposer.

Autrement dit, notre époque traverse une crise majeure de l’habiter, une

fragilisation d’un rapport existentiel à l’espace. Les grandes sphères

collectives ont éclatées sous l’effet de la mondialisation économique et

nous assistons aujourd’hui au repli sur des micro-sphères, des bulles

individuelles.

Désormais, il ne suffit plus simplement de dire que l’accroissement de

la vision intime du monde a conduit à considérer le domaine public comme

dénué de sens et de valeur. Il s’agit aussi de constater qu’en délaissant

le domaine public, qu’en abandonnant aux politiques et aux urbanistes,

nous nous sommes rendus incapables d’être des acteurs de la ville, que

cette dernière a cessé d’être un espace de protection et d’émancipation et

que, de fait, nous y sommes devenus beaucoup plus vulnérables.

Cette vulnérabilité se traduit bien plutôt par des pratiques, des

dispositifs et des programmes contribuant à créer des espaces inoffensifs,

sécuritaires, du moins susceptibles de neutraliser les risques du contact

social.

Logique de contrôle

Aujourd’hui, tout dans l’espace urbain – y compris les espaces semi-
privés, doit pouvoir faire l’objet d’une surveillance. Caméras,

distributeurs de billet, portillons de métro, parcmètres, sont des sources

d’informations possibles. Ces technologies de la tracabilité citadine

sont là encore sous-tendues par l’idée que le contact social est plus une

menace qu’une ressource. L’espace urbain doit être neutralisé.

C’est oublier que la visibilité des hommes entre eux est une dimension

essentielle de la liberté politique. Etre libre, comme le rappelle Arendt,

c’est s’insérer dans un monde commun par la parole et par l’action – ou

plutôt par les paroles et les actions, qui dans leur pluralité, dans leur

non coïncidence, constituent le domaine public comme lieu du différend et

de la dispute.


Redonner au corps une place centrale

L’espace public n’est pas une espace de rencontre mais un espace

transitionnel et transactionnel, constitué de flux. On comprend donc que

la question de la mobilité soit placée aujourd’hui au centre des débats

sur la ville. Nous ne devons pas oublier que le corps du citadin est le

capital le plus précieux de l’urbanisme. Une ville n’est pas une chose que

l’on peut exclusivement concevoir et représenter, c’est d’abord un univers

que l’on perçoit et dont on fait expérience avec tous se sens. Et cette

expérience sensible est centrale dans la compréhension du fait urbain.

La sensibilité est ainsi un mode de connaissance. La ville sensuelle

n’est donc pas simplement la ville agréable et bonne à vivre. C’est aussi

celle qui, par la qualité et les propriétés objectives de ses espaces,

permet aux citadins de développer leur sensibilité et leurs compétences.

C’est celle qui nous rend capables de la comprendre et de participer à sa

transformation.


© Philippe Simay, philosophe, maitre assistant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Saint Etienne. Directeur de Programme au Collège International de Philosophie.

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